EXTRAITS DE ROMANS

 

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À plein tube À fond de train L'inconnu du 13 octobre 120 ans plus tard Coup de tabac École buissonnière
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À plein tube !

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CHAPITRE 1

L’Amérique ! J’allais découvrir l’Amérique ! Trois jours à New York ! Puis ensuite, direction le far-west ! Les montagnes rocheuses, le grand canyon du Colorado, la vallée de la mort, Las Vegas ! Et, pour finir, quelques jours à se baigner dans l’océan Pacifique.

Depuis un mois, c’était l’effervescence à la maison. On ne parlait plus que de ça.

Mes rêves étaient remplis de gratte-ciel, de longues soirées dans les casinos de Las Vegas, de surfs sur les vagues immenses du Pacifique, et de chevauchées interminables, cheveux au vent, sur les plateaux arides de l’Arizona.

Au collège, je ne manquais pas une occasion de narguer les copains. Peu à peu, j’étais devenu l’attraction. Celui qui allait traverser l’Atlantique, partir à l’aventure, à la conquête de l’ouest. On me surnommait même “ Étienne le cow-boy ” !

Pour une fois, je volais la vedette à ce grand serin de Verdier qui, à chaque retour de vacances, faisait le malin en racontant ses séjours extraordinaires en Grèce, en Égypte ou aux Baléares.

Jusqu’à cette fameuse soirée. Je m’en souviens très bien. Il neigeait, ce qui est plutôt rare pour un mois de mars à Paris. Cela faisait déjà deux jours que mes parents étaient d’une gentillesse extrême avec moi, cédant au moindre de mes caprices. Ils m’avaient fait venir dans le salon, et avaient commencé à me parler sur un ton mielleux, qui signifiait en général qu’ils avaient quelque chose de désagréable à m’annoncer.

Après avoir tourné autour du pot un long moment, ils m’annoncèrent qu’ils avaient purement et simplement décidé d’aller aux États-Unis sans moi. Ils m’expliquèrent qu’ils avaient besoin de se retrouver un peu seuls tous les deux, que j’étais trop jeune, que j’aurais du mal à me remettre du décalage horaire, et patati et patata…

Il aurait été intéressant de me filmer à ce moment-là et de repasser la cassette au ralenti pour bien voir mon visage blêmir, se décomposer lentement au fur et à mesure que mes parents me parlaient. Pour voir mes yeux rougir et analyser les contractions que ma lutte héroïque contre les larmes engendrait. Mais à quinze ans, on ne pleure plus ! me disais-je.

J’étais terrassé, laminé. C’était tout un monde qui s’effondrait sous moi. Tous mes rêves qui s’envolaient. Bien sûr, mes parents s’empressèrent de me présenter la compensation qu’ils avaient trouvée. Et quelle compensation ! J’irais passer mes deux semaines de vacances de Pâques chez Patrick, mon oncle. À Langogne.

Langogne… Chef-lieu de canton de la Lozère, sur la rive gauche de l’Allier, 3380 habitants. Son église romane, son marché agricole. Super…

Bon, d’accord, j’allais y retrouver Patrick. Très gentil, Patrick. Je disais toujours que c’était mon oncle préféré. Mais je n’avais qu’un seul oncle... Et puis, je savais déjà ce qu’il allait me proposer comme activités : des balades, des promenades, des randonnées… À la limite, peut-être un peu de V.T.T. et de canoë. Et en cas de pluie, à tous les coups j’aurais droit au musée du saumon, à celui de la dentelle et à la visite d’un château quelconque.

Bref, on était loin du rêve américain. J’opposai bien sûr une résistance de principe à mes parents, tout en sachant que c’était inutile et qu’ils ne reviendraient pas sur leur décision.

Les quinze jours qui suivirent, ils eurent droit à la tronche, la vraie. À peine leur disais-je bonjour le matin. Pas un mot durant les repas, et le reste de mes journées enfermé dans ma chambre à ruminer mon aigreur et ma frustration.

C’est au collège que ce fut le plus dur. Les copains ne tardèrent pas à remarquer que, depuis quelque temps, je ne parlais plus de mon voyage aux U.S.A. Je réussis à tenir une semaine, avant d’être obligé de leur avouer la vérité.

Quelle honte ! D’“ Étienne le cow-boy ”, je devins immédiatement “ Étienne le plouc ”. Et tout le monde de se moquer de moi à grands coups de :

“ Langogne ? Mais c’est où ça ? Ça existe ? ”

“ T’y vas en train ? Mais il y a une gare à Langogne ? ou il faut sauter en marche ? ”

“ Fais gaffe ! Marche pas trop dans la bouse ! ”

La honte. L’humiliation… Je passais pour un rigolo, un fanfaron qui leur avait fait croire qu’il allait jouer aux pionniers du nouveau monde.

Ma rancœur était encore entière lorsque ce dimanche 8 avril à 15h24, je descendis du train “ le Cévenol ” en gare de Langogne. Patrick était là, sur le quai, à m’attendre. Mal rasé, la mèche en bataille, sobrement vêtu d’un jean et d’une vieille parka.

“ Tu vas, voir ! On va bien s’amuser ! ” me dit-il.

 

CHAPITRE 2

-          Alors, Étienne, c’est pas l’aventure, ça ?

-          Bof…

-          Quoi, bof ?

-          Ben… descendre l’Allier en canoë, j’appelle pas ça l’aventure. Y’a qu’à se laisser porter par le courant et à ramer de temps en temps.

Mon oncle s’arrêta brusquement de ramer, posa violemment sa pagaie sur le canoë et se retourna vers moi.

-          Bon, écoute ! Je me décarcasse pour te trouver des activités sympas, et tout ce que j’ai comme récompense, c’est une gueule de six pieds de long depuis une semaine ! Alors écoute bien, mon petit. Si ça continue comme ça, ta deuxième semaine de vacances, tu la passeras tout seul à la maison à végéter dans ton coin !

Pour seule réponse, il eut droit à un long silence, accompagné d’un visage renfrogné. La tronche… Cette fameuse tronche. Celle que je sais si bien faire.

-          Bon, eh bien maintenant tu vas ramer et mettre la barre à tribord, ajouta-t-il. On va accoster un peu plus loin pour déjeuner. Peut-être que ça te mettra de bonne humeur !

Jambon, saucisson, fromage, chips… Toujours le même menu pour le traditionnel pique-nique de midi. Pique-nique que je mangeai en silence, assis sur une grosse pierre à contempler le paysage. “ Tu verras, on va aller dans des coins accessibles uniquement en canoë, ça va être superbe ! ” m’avait dit mon oncle. Et il avait raison ! Ces gorges de l’Allier étaient magnifiques, sauvages, désertiques, tout ce qu’on veut ! Mais de là à remplacer le grand canyon du Colorado…

J’en étais à éplucher ma banane lorsque Patrick rompit enfin le silence :

-          Tu as pensé à téléphoner pour réserver le vélo-rail ?

-          Non… répondis-je sèchement, sans détourner le regard.

Le vélo-rail… Comme si j’avais envie de passer une journée à parcourir une ancienne voie ferrée en pédalant sur une espèce de petit wagonnet métallique.

-          Eh bien regarde là-haut, renchérit Patrick en me montrant du doigt le sommet d’une montagne. Il y a un relais de téléphone. Prends mon portable dans le sac et profites-en pour appeler.

-          Ouais… Je ferai ça plus tard.

-          Plus tard, plus tard ! Toujours plus tard ! Par la rue “ plus tard ”, on arrive à la place “ jamais ”. Tu ne connais pas ce proverbe ?

-          Non. Ça vient d’où ?

-          C’est un proverbe espagnol, je crois. Mais c’est surtout le préféré de Dominique. Il doit bien le rabâcher trois fois par jour au moins !

-          C’est qui Dominique ?

-          Un collègue. Il travaille pour l’Hebdoryphore lui aussi. Enfin… plus qu’un collègue. Un ami, un vrai. Peut-être la seule personne en qui j’aie réellement confiance. Tu sais ce que ça signifie, avoir pleinement confiance en quelqu’un ? C’est rare, tu sais.

Patrick parlait d’une voix légèrement éraillée, empreinte d’un mélange de tristesse et d’angoisse. Le menton en appui sur les mains, il replongea dans sa contemplation de l’horizon. Mais d’un regard absent qui semblait fixer le vide. Depuis le début de la semaine, il avait l’air pensif, soucieux. Et mon comportement n’avait pas dû lui apporter beaucoup de réconfort.

-          Tonton ?

-          Oui ?

-          Je… je m’excuse pour tout à l’heure… et pour les autres fois aussi. Je…

-          Allez, c’est pas grave, va ! Je comprends bien ce que tu ressens. Tu aurais aimé partir aux États-Unis avec tes parents. Et au lieu de ça, tu te retrouves au fin fond de la Lozère, à faire du canoë avec ton oncle.

-          Y’a de ça, oui.

-          Et je sais que tu rêves d’aventures ! Ta vie à Paris n’est pas très excitante.

-          Pas très excitante ? C’est le moins qu’on puisse dire !

-          Mais tu es jeune ! 15 ans, tout l’avenir devant toi ! À toi de te préparer à un métier exaltant !

-          Journaliste, comme toi, par exemple. On doit vivre de sacrées aventures, non ?

-          Euh… Quand on est grand reporter, oui. Mais dans mon cas, tu sais… Simple rédacteur de chroniques pour un hebdomadaire satirique, tu sais…

Il ne termina pas sa phrase, reprit son air pensif et soucieux, puis lâcha :

-          Quoique… Des fois, oui…

À coup sûr,  il y avait  quelque chose qui le préoccupait. Je m’apprêtais à lui demander, mais il ne m’en laissa pas le temps. Il se leva, mit les déchets du pique-nique dans un sac plastique et scruta le ciel.

-          Tu voulais de l’aventure ? dit-il. Je crois que tu vas être servi. Regarde ce qui se prépare !

Je levai la tête et vis au loin de gros nuages noirs envahir l’atmosphère.

-          Dépêche-toi, me dit mon oncle en poussant le canoë à l’eau. Il faut qu’on arrive à Chapeauroux avant que la rivière soit déchaînée.

-          Tu crois que l’eau va monter ?

-          Je n’en sais rien, mais c’est possible. L’Allier est capricieux, tu sais. Ses eaux peuvent gonfler très rapidement. Passe à l’avant, il vaut mieux que ce soit moi qui dirige.

J’obéis sans broncher, un léger picotement au ventre, mélange de peur et d’excitation. Il allait enfin se passer quelque chose qui pouvait sortir de l’ordinaire.

-          Rame bien régulièrement, et toujours du même côté, me dit Patrick.

À peine avions-nous parcouru quelques centaines de mètres que de grosses gouttes commencèrent à marteler la surface de l’Allier. En moins de cinq minutes, elles se transformèrent en un véritable déluge qui s’abattait dans un vacarme assourdissant. De ma vie, je n’avais jamais vu pareille pluie. Le ciel était couvert de nuages d’un noir tel qu’on se serait cru à la tombée de la nuit. Par moments, ce n’étaient même plus des gouttes qui tombaient, mais de grosses masses d’eau.

Obnubilé par le désir de rejoindre Chapeauroux le plus vite possible, je ne disais mot. Je me cramponnais à ma pagaie et ramais de toutes mes forces.

Au fur et à mesure, je sentais de plus en plus le tangage du canoë, alors que derrière moi, le souffle haletant de mon oncle témoignait de sa difficulté à maîtriser l’embarcation.

Un rapide coup d’œeil alentour : l ‘Allier était complètement déchaîné. Le canoë devenait presque impossible à manœuvrer, ballotté, secoué par les flots en furie.

-          Il faut qu’on accoste ! cria Patrick, on ne peut pas continuer comme ça !

Alors que mon oncle faisait des efforts surhumains pour tenter de rejoindre la rive, je vis tout à coup surgir devant moi un rocher légèrement émergé.

-          Tonton ! Attention ! Là, devant ! Un…

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                    L'inconnu du 13 octobre                  120 ans plus tard                 Coup de tabac

 

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À fond de train !

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CHAPITRE 1

-          Papa ?

-          Hmmmm ? me répondit-il sans détourner le regard de son journal.

-          Qu’est-ce que tu as fait, au travail, aujourd’hui ?

-          Rien...

-          Comment ça, « rien » ?

-          J’ai expédié les affaires courantes...

Je me remis à manger. Dès que j’eus terminé mon morceau de fromage, je repris la parole :

-          Et tu ne me demandes pas ce que j’ai fait, au collège, aujourd’hui ?

-          Qu’est-ce que tu as fait, au collège, aujourd’hui ?

-          Rien...

-          Comment ça, « rien » ?

-          J’ai expédié les affaires courantes.

Là-dessus, je saisis ma pomme et la croquai à pleines dents. J’en étais à lécher le trognon lorsque mon père se remit à parler :

-          Tu avais des devoirs pour demain ?

-          Demain c’est mercredi.

-          Pour jeudi alors.

-          Oui, des maths. C’est fait.

-          Tu me fais voir ?

-          Pas la peine, c’est juste.

-          Tu en es sûr ?

-          Absolument sûr.

-          O.K. Mais s’il y a quelque chose que tu ne comprends pas...

-          Je te le demande, je sais, répondis-je lentement, calmement.

Je me levai  et débarrassai la table pendant que mon père se livrait à son changement de position du soir, délaissant le duo « chaise journal » pour se ruer sur le « fauteuil livre ».

-          Bon, je vais me coucher, dis-je dès que le lave-vaisselle fut rempli.

-          Déjà ?

-          Déjà.

-          Bonne nuit alors.

-          Bonne nuit.

Je quittai le séjour pour m’engager dans le couloir. Avant de monter les escaliers, je m’arrêtai comme chaque soir devant la bibliothèque. Je pris la photo encadrée, posée à côté d’une rangée de livres, la regardai un moment puis l’embrassai.

-          Bonne nuit maman, dis-je tout bas.

Je gagnai alors la toute petite pièce qui me tenait lieu de chambre. À droite en entrant, mon bureau, sur lequel trônait fièrement un écran d’ordinateur. Un pas plus loin, mon petit lit, péniblement encastré entre quelques étagères garnies de livres et un placard rempli de vêtements. Le tout dans l’atmosphère saumon pâle d’une teinture murale encore vierge d’affiches et autres posters.

En fait, je n’avais pas sommeil. Je voulais juste me retrouver seul. À deux, le silence est pesant. Seul, il est reposant. Allongé sur mon lit, les yeux fixant le plafond mansardé, j’écoutais. Aucun bruit, rien. À l’extérieur, le silence était total. À l’intérieur aussi, puisque mon père ne faisait pas de bruit en lisant.

Je restai ainsi, immobile, jusqu’à ce que j’entende des pas monter l’escalier, suivis de bruits d’eau dans la salle de bains. Puis la porte de la chambre de mon père se ferma.

Je me mis en pyjama, me glissai sous la couette et éteignis la lumière. Au silence vint alors se rajouter l’obscurité, totale elle aussi.

À peine m’étais-je couché sur le côté, cramponné à mon oreiller, prêt à sombrer dans le sommeil, que je me relevai en sursaut. J’avais entendu un bruit !

Je tendis l’oreille : quelqu’un frappait doucement aux volets. J’allumai la lumière et me levai pour me diriger vers la fenêtre. Sans peur. Car je savais très bien qui ça pouvait être.

-          Salut Thomas ! dis-je à voix basse après avoir ouvert les volets.

-          Salut Guillaume ! me répondit-il, juché en haut de son échelle. Tu étais déjà couché ?

-          Euh... oui. Mais je ne dormais pas.

-          Bon, eh bien rhabille-toi et viens ! Il y en a un qui passe cette nuit !

-          Cette nuit ?

-          Oui. On a du bol. Il ne fait pas trop froid, et demain c’est mercredi. Allez ! Grouille !

Il n’eut pas besoin de me le dire deux fois ! Je mis un polochon sous la couette et me rhabillai en vitesse. Après avoir éteint la lumière, j’enjambai le rebord de la fenêtre et descendis par l’échelle.

Un fois dehors, nous quittâmes le jardin sans faire de bruit, dans une obscurité que seul un petit croissant de lune atténuait. Au bout de la petite route menant à ma maison, Thomas put allumer sa torche électrique sans craindre que mon père nous aperçoive. Nous suivîmes la départementale un moment, avant de nous engager sur un petit chemin de terre.

-          Voilà, on y est ! me dit Thomas en dirigeant le faisceau de sa lampe vers le remblai.

-          On se met au même endroit que l’autre fois ?

-          Oui. Juste à la sortie du virage. Mais je te préviens ! De nuit c’est beaucoup plus impressionnant !

-          Il doit passer à quelle heure ?

-          Vers vingt-trois heures.

-          Dans une dizaine de minutes, quoi.

-          Oui. Allez ! pas de temps à perdre ! En position !

CHAPITRE 2

Couchés sur le sol, nous fixions l’obscurité, droit devant. Deux yeux jaunes ne tardèrent pas à luire au loin, et s’approchèrent doucement. Un ronronnement sourd s’amplifia, résonnant dans toute la vallée.

-          On ne bouge pas, hein ! dit Thomas. On reste en position.

-          Oui, oui... répondis-je, d’une voix quelque peu déformée par la peur qui croissait au fur et à mesure que le monstre approchait.

Un monstre de métal qui se dirigeait droit sur nous, dans un grondement de moteur tellement grave que mon estomac en fut tout ballotté. Le sol se mit à trembler. J’étais prêt à me relever et à m’enfuir, mais je tins bon. Et au moment où j’eus l’impression qu’il allait nous écraser, le train tourna à droite et frôla nos têtes posées à dix centimètres de la voie.

Le vacarme fut assourdissant, les frottements métalliques heurtèrent mes tympans qui commençaient à s’endolorir. Puis d’un seul coup, plus rien. Ou presque, tant le bruit du train s’éloignant au loin paraissait insignifiant.

-          Whaouh ! s’écria Thomas. Impressionnant, non ?

-          Ah ça ! c’est sûr ! Et de nuit, c’est carrément terrifiant !

C’était son grand jeu, à Thomas, et il m’y avait converti. « C’est ça qui est génial avec les trains, disait-il. Tu as l’impression qu’ils vont te foncer dessus, t’écraser, mais en même temps, tu sais que c’est impossible. »

Un mois... Ça faisait déjà un mois que mon père et moi avions quitté Grenoble pour venir nous installer en Auvergne, en plein cœur du parc naturel Livradois-Forez. Précisément à Genettes, sur la commune d’Olmet. Petit hameau ne comptant qu’une seule maison, tout en vieilles pierres : la mienne. Enfin, la nôtre.

Le choc avait été brutal. Moi qui avais passé les quinze premières années de mon existence en ville, je m’étais retrouvé d’un seul coup en pleine campagne, avec le premier voisin à plus de trois cents mètres. Malgré le cadre enchanteur de cette région de moyenne montagne, j’avais encore du mal à me faire à ma nouvelle vie. Mais heureusement, j’avais rencontré Thomas au collège d’Olliergues. Ça avait tout de suite collé entre nous. Une semaine après la rentrée de septembre, nous étions déjà inséparables. Il m’avait communiqué avec enthousiasme ses passions : les histoires policières et les affaires d’espionnage. Mais par dessus tout, les chemins de fer. Il connaissait presque par cœur toutes les lignes de France, ainsi que les grandes lignes européennes.

Coup de chance : il vivait près de la ligne reliant Thiers à Ambert. Manque de chance : cette ligne avait cessé d’être exploitée par la SNCF l’année de sa naissance ! Mais elle avait été rachetée par une association qui y faisait rouler deux trains de marchandises par jour et un train touristique l’été. Et, quelques rares fois, un train de marchandises y circulait la nuit.

Comme cette nuit-là, où Thomas et moi n’avions aucune envie de rentrer, préférant rester allongés sur l’herbe, à regarder les étoiles, profitant de la douceur d’un automne qui tardait à s’installer.

-          Guillaume ? me dit Thomas au bout d’un moment.

-          Oui ?

-          C’est bizarre, ça fait un mois qu’on se connaît et je n’ai toujours pas vu ton père. Et tu ne m’en parles jamais. J’ai l’impression, euh... c’est comme s’il n’existait pas !

-          Tu sais, moi aussi j’ai souvent l’impression qu’il n’existe pas. Il part au boulot le matin et rentre le soir. Des fois tôt, des fois tard. Et à la maison, il ne dit rien.

-          Rien ?

-          Rien, non. À part des trucs du style « passe-moi le sel » ou « débarrasse la table ». Et quand il m’aide pour faire mes devoirs. Mais j’évite, car dans ces cas-là ça dure des heures !

-          Et il fait quoi comme métier ?

-          Il travaille à l’usine chimique de Vertolaye, dans les bureaux, c’est tout ce que je sais. Et il part de temps en temps en déplacement.

-          Et ta mère, tu en as des souvenirs ?

-          Aucun. Je ne la connais qu’en photo. J’avais à peine deux ans quand elle a eu son accident de voiture. Alors...

Je n’avais pas envie de m’étendre sur le sujet, et m’empressai de changer de conversation :

-          Comment tu as su qu’il y avait un train qui passait, cette nuit ?

-          Par mon père. Il travaille à la cartonnerie de Giroux et c’est lui qui gère les expéditions. Il est donc au courant de tous les horaires de trains.

-          Il le sait, que tu vas les regarder passer, la nuit ?

-          Bien sûr que non. Je fais ça en cachette. Comme toi : je mets un polochon sous ma couette et je sors par la fenêtre. Le coup classique, quoi !

-          On va regarder passer le train, demain ?

Thomas réfléchit un moment avant de me demander :

-          Il travaille, ton père, demain ?

-          Oh oui ! Comme tous les jours, ou presque. Des fois, il bosse même le dimanche !

-          Il rentre à quelle heure ?

-          Oh... je ne sais pas. Pas avant dix-huit heures.

-          Alors, dans ce cas-là, j’ai un truc à te proposer. Un truc que j’ai toujours rêvé de faire, mais que je ne ferais pas tout seul.

* * * * *

Je regagnai ma chambre comme je l’avais quittée : par la fenêtre, en grimpant à l’échelle, sans faire de bruit. Je mis un moment avant de m’endormir, excité par ce que m’avait proposé Thomas.

Mais je finis néanmoins par sombrer dans le sommeil. Et cette nuit-là, je fis un rêve étrange. Je marchais seul dans la nuit, sur une voie ferrée. Au loin apparurent les deux phares d’une locomotive qui me fonça dessus à grande vitesse. Imperturbable, je continuai à marcher tranquillement sur les traverses et le ballast. Au moment où le train allait m’écraser, il sortit de ses rails pour faire un détour. Les wagons de marchandises se transformèrent alors en voitures de voyageurs aux fenêtres encombrées de gens qui me faisaient de grands gestes et m’appelaient. Mais pas par mon prénom.

-          Vincent ! Bonjour Vincent ! disaient-ils.

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CHAPITRE 1

J’avais peur de tout ! Des serpents, des araignées, des rats, des vampires, des fantômes, des bandits... Mais aussi des chiens, des chats, du silence, du bruit, du noir...

Surtout du noir. Le moment de la journée que je craignais le plus était celui où j’allais me coucher. Je procédais toujours à une inspection minutieuse de ma chambre avant de me glisser sous les draps. Je regardais dans l’armoire, derrière l’armoire, sous l’armoire, sous le lit, derrière les rideaux, afin de vérifier que personne ne s’y cachait. Avant d’éteindre la lumière, je branchais une petite veilleuse rouge qui m’évitait de me retrouver dans l’obscurité. Je mettais toujours un long moment avant de trouver le sommeil, et je me réveillais plusieurs fois dans la nuit, effrayé par le moindre bruit, le moindre craquement.

Je vivais dans l’angoisse en permanence. Depuis ma naissance. Car c’était héréditaire à mon avis. Je tenais sûrement ça de ma mère qui, elle aussi, vivait constamment dans la peur. Ce qu’elle craignait le plus, c’était qu’il arrive quoi que ce soit à son fils unique. Alors, elle m’interdisait toute sortie.

À quinze ans, j’étais condamné à rester enfermé dans notre grande maison située juste à la sortie de Boussac, gros village du nord de la Creuse. Heureusement que nous avions un grand jardin, ce qui me permettait de m’oxygéner, de courir, de faire du vélo... Jardin entouré de hauts murs en béton, hérissés de pointes métalliques. Le portail était toujours fermé à clé, et je n’avais le droit de le franchir sous aucun prétexte, à moins d’être accompagné d’un adulte.

Mon père, lui, ne disait rien, trop occupé par les douze heures qu’il passait chaque jour dans son cabinet médical à soigner ses patients. Ma mère ne travaillant pas, elle se consacrait entièrement à sa maison, à son mari et à son Nicolas chéri. Elle m’emmenait au collège en voiture, estimant que 1,4 kilomètre était une distance beaucoup trop longue pour être parcourue à vélo sans danger. Bien sûr, elle venait me chercher à midi, afin d’éviter que je mange à la cantine, de peur que j’y sois mal nourri ou que j’attrape une maladie à cause d’un aliment mal cuisiné ou mal conservé.

Je passais donc ma vie entre la maison et le collège, et je n’avais que quelques rares occasions de sortir : les courses avec ma mère, et quelques week-end où nous partions, comme ce fut le cas en cette mi-septembre où nous allâmes chez mes grands-parents à Veillerette, petit hameau de quatre maisons près de Guéret.

J’étais content de sortir de chez moi, de voir d’autres paysages, de sentir d’autres odeurs. Mais je savais aussi que j’aurais encore plus mal que d’habitude à y trouver le sommeil. Chez mes grands-parents, je dormais dans une pièce au rez-de-chaussée, totalement à l’écart des autres chambres qui étaient au deuxième étage. L’obscurité totale et le silence absolu renforçaient ma sensation d’isolement et de peur.

Nous arrivâmes le samedi après-midi. Après une petite promenade et un bon dîner, je discutai un moment avec mon grand-père, afin de retarder le moment d’aller me coucher. Une fois dans ma chambre, je lus pendant une bonne heure avant de me décider à éteindre la lumière. Comme prévu, j’eus du mal à m’endormir, et au moment où j’allais enfin sombrer dans le sommeil, un bruit lointain me fit sursauter : un avion passait, très haut dans le ciel. Depuis peu, les avions me faisaient peur. Depuis quatre jours exactement. Nous étions le 15 septembre 2001. Les images de ces Boeing s’écrasant contre les tours du World Trade Center ne cessaient de me hanter. Chaque fois qu’un avion passait au-dessus de ma tête, j’avais l’impression qu’il allait piquer droit sur moi.

Je me levai aussitôt et ouvris la fenêtre. Je vis les lumières clignotantes de l’appareil, haut dans le ciel étoilé, et ne les quittai pas du regard avant qu’elles aient totalement disparu au loin. Je m’accoudai alors au rebord de la fenêtre, regardant l’obscurité, écoutant le silence, et retardant encore une fois le moment d’aller au lit. Mon regard ne pouvait se détacher de ce noir, de cette obscurité qui figurait en tête de l’interminable liste de mes peurs.

D’un seul coup, j’eus comme un déclic. Sans réfléchir, j’allumai la lumière, quittai mon pyjama et enfilai mes vêtements. J’éteignis, avant d’enjamber le rebord de la fenêtre et de m’y asseoir, les pieds côté extérieur. Je respirai alors un grand coup.

Dans quelques secondes, j’allais l’affronter, cette fameuse peur du noir. Et j’allais braver le plus grand des interdits : quitter la maison seul.

CHAPITRE 2 

Les mains en appui sur le rebord de la fenêtre, je m’avançai doucement, me laissai glisser et atterris trente centimètres plus bas, sur la pelouse. Je fis un pas en avant, puis deux, puis trois. Jusque là, tout allait bien. Ce n’était pas si dur que ça, en fait. Pourtant, il n’y avait pas d’éclairage extérieur dans ce hameau. Seuls les étoiles et un petit croissant de lune apportaient un minimum de clarté.

Les choses se compliquèrent lorsque j’atteignis le portail. Le franchir signifiait entrer vraiment dans le vif du sujet, quitter ce petit jardin que je connaissais comme ma poche. Je sortis doucement, et m’engageai lentement sur le chemin. Les trois autres maisons du hameau étaient endormies. Mais leur seule présence me rassura un peu, et je parvins à atteindre la route départementale, deux cents mètres plus loin, sans trop angoisser.

Je tournai à gauche, et continuai ma marche lente. Là, je sentis vraiment la peur monter en moi au fur et à mesure que je m’éloignais. Rapidement, la route s’enfonça au milieu des arbres. Dans l’obscurité.

-          Nicolas, me dis-je. Mais pourquoi fais-tu ça ? Qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi cette attirance pour ce noir qui te fait si peur ?

Je repensai alors à un article que j’avais lu peu de temps auparavant. Il y était question de ceux qui réussissent à vaincre leurs peurs en les affrontant directement : des gens qui ont le vertige et qui se forcent à faire du saut à l’élastique par exemple, ou d’autres qui s’installent à côté d’un aéroport pour vaincre leur phobie de l’avion.

Inconsciemment, je devais être en train de faire la même chose. En tout cas, je ne trouvais pas d’autre explication à cette attirance subite pour l’obscurité, à ce désir de continuer ma marche coûte que coûte, malgré la peur qui m’étreignait un peu plus à chaque pas.

Le goudron, que je sentais sous mes chaussures, contribuait à me rassurer un peu. Il agissait comme un lien avec la civilisation et mes proches. Aussi, arrivé devant l ‘entrée d’un petit chemin de terre qui partait sur ma gauche, je m’arrêtai et hésitai. En empruntant ce sentier que j’avais déjà souvent parcouru de jour avec mes parents, j’avais la possibilité de corser encore plus l’expédition. Mais peut-être était-ce aller un peu trop loin pour une première fois. Déjà, ce n’était pas si mal d’être arrivé jusque là.

Je fis alors demi-tour, avançai sur la route du retour, et tournai brusquement à droite, sans réfléchir. C’était comme si mon corps m’échappait complètement. Pas à pas, je m’enfonçai dans ce chemin sombre qui pénétrait dans la forêt.

Mon escapade devint alors terrifiante. Je sursautais au moindre bruit, au moindre craquement. Tout mon corps se mit à trembler, mes dents commencèrent à claquer. À chaque pas, j’étais tenté de faire demi-tour et de rentrer en courant, en poussant des hurlements de frayeur. Mais je continuai à avancer, comme un robot. Pour réfréner la peur qui gagnait sans cesse du terrain, j’essayai de me raisonner :

-          C’est normal qu’il y ait des bruits dans la forêt, la nuit. Les branches craquent, certaines tombent. Il y a des animaux, c’est leur territoire. Quand ils se déplacent, ils font du bruit. Mais aucun d’eux n’est dangereux. À part peut-être le sanglier...

Au milieu de ce concert de craquements, de froissements et autres hululements, un autre bruit s’amplifia : celui d’un moteur. Je me retournai, et aperçus une lumière qui se déplaçait, filtrée par les arbres : les phares d’une voiture qui passa rapidement sur la route, au loin, ce qui me permit de réaliser que j’avais déjà parcouru un bon bout de chemin.

Dès qu’elle eut disparu, je me remis à marcher, c’était plus fort que moi. Et j’essayai toujours de me raisonner :

-          Les animaux ne sont pas dangereux. Ce qui l’est le plus, c’est l’homme. La peur ancestrale du rôdeur est ancrée en nous. Mais c’est uniquement à cause des histoires qu’on nous raconte. En réalité, il n’y a personne. Qui aurait l’idée de se balader dans les bois à cette heure-ci ? À part moi ?

Malgré tout, je continuais à avoir peur, et à sursauter au moindre bruit. Je finis par distinguer, quelques mètres devant moi, un gros bloc de rochers qu’il fallait grimper pour aller plus loin. Je fus soulagé de le voir enfin. Il marquait la fin de mon escapade. Entreprendre son escalade de nuit, sans éclairage, était vraiment trop dangereux. Heureux d’être arrivé jusque là, je fis demi-tour et commençai à rebrousser chemin.

J’entendis à nouveau le vrombissement d’un moteur qui s’amplifia. Une autre voiture approchait sur la route. Mais au lieu de passer à vive allure comme la précédente, elle ralentit. Soudain, les arbres furent éclairés par une puissante lumière blanche. C’étaient les phares de la voiture.

Elle venait de s’engager sur le chemin et se dirigeait lentement vers moi.

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  120 ans plus tard 

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CHAPITRE 1

C’était une sensation nouvelle pour Alexandre. Jamais auparavant il n’aurait pu croire qu’une telle obscurité puisse exister. À peine distinguait-il le portail de son jardin à trois mètres de lui. Ce silence aussi… Son oreille n’y était pas encore habituée. Ce sentiment d’habiter maintenant au bout du monde l’angoissait autant qu’il apaisait ses sens.

Tapi derrière son arbre, il scrutait imperturbablement le chemin.

C’était sa troisième nuit consécutive de guet. La veille, il avait abandonné à deux heures du matin. À regret, car le lendemain, une nouvelle enveloppe se trouvait dans la boîte aux lettres.

Cette fois, il était décidé  à attendre jusqu’à l’aube s’il le fallait.

Lorsque la lune apparaissait derrière les nuages, l’obscurité se faisait moins profonde. Tantôt rassurantes, ces éclaircies pouvaient aussi laisser surgir des formes étranges, inquiétantes… Le moindre craquement de branche, le moindre bruissement de feuilles, Alexandre sursautait immédiatement.

Puis soudain, un de ces craquements se répéta, s’amplifia. Alexandre tendit l’oreille…

Non, il ne se trompait pas. C’était un bruit de pas. Peu à peu se dessina une silhouette humaine imposante qui s’approchait lentement.

Alexandre retenait sa respiration…

L’homme était maintenant tout près de lui, presque à portée de bras. Il le vit fouiller dans sa poche pour en sortir un petit rectangle blanc qui luisait dans l’obscurité. Un claquement métallique, et l’objet disparut dans la boîte aux lettres.

Alexandre était transi de peur. Mais c’était le moment ou jamais pour intervenir. Ses deux nuits d’attente vaine le décidèrent à passer à l’action. Il alluma sa lampe torche et en dirigea le faisceau lumineux vers le visage de l’intrus qui poussa un cri de surprise. Ce que vit alors Alexandre lui glaça le sang. L’homme, entièrement vêtu de noir, était cagoulé ! À la manière d’un gangster, ou de l’un de ces super policiers que l’on voit dans les films.

Pris sur le fait, l’homme à la cagoule s’enfuit en courant et disparut dans l’obscurité d’où il avait surgi.

Échec total de la mission d’Alexandre. Il ne savait toujours pas qui était ce mystérieux individu qui adressait à sa famille des lettres anonymes.

Fébrilement, il ouvrit la boîte aux lettres et sortit l’enveloppe qu’il décacheta pour en lire le contenu à la lueur de sa lampe torche. Contrairement aux précédents, ce message avait été écrit au stylo. En lettres majuscules, comme si son auteur avait voulu enlever à son écriture toute personnalité : « SOYEZ RAISONNABLES, QUITTEZ LE VILLAGE ».

 

CHAPITRE 2

Un rayon de soleil passa par la fenêtre de la chambre, et Alexandre sortit doucement du sommeil. Il resta un moment sous sa couette, enlisé dans une douce torpeur. Peu à peu, les événements de la veille lui revinrent en mémoire. L’attente dans la nuit, les bruits de pas, l’homme à la cagoule, la lettre…

Un coup d’œil à son radio-réveil : presque onze heures ! Lentement et péniblement, il sortit de son lit, traversa le couloir et descendit les escaliers sur la pointe des pieds. Sa mère avait travaillé de nuit, elle devait encore dormir. Le cliquetis de clavier provenant du bureau de son père témoignait d’une activité intense. Avant de se préparer un bol de chocolat, Alexandre alla remplir la mission qui lui était dévolue quotidiennement en période de vacances : relever le courrier.

-          Bonjour papa ! Voilà le courrier !

-          Bonjour Alexandre. Des choses intéressantes ?

-          De la pub, EDF, une carte de Jeanne et… ce que tu sais…

-          Encore une ! Et qu’est-ce qu’il nous raconte aujourd’hui, ce mystérieux inconnu ?

-          Lis toi-même.

Monsieur Guérini prit l’enveloppe, en sortit le message et le lut à voix haute, d’un air amusé, insistant bien sur chaque syllabe :

-          « SOYEZ RAISONNABLES, QUITTEZ LE VILLAGE. » Hum…Il progresse, notre ami. Maintenant, il prend la peine d’écrire au stylo. Et puis, ce message est quand même moins agressif que les précédents !

-          Papa, ça n’a pas l’air de t’inquiéter tout ça.

-          Écoute, Alexandre, ce qui nous arrive n’a rien d’alarmant. Nous débarquons tout droit de Paris pour nous installer ici, à Montbeyssoux, dans les monts du Livradois, un des coins les plus reculés de l’Auvergne ! Les gens sont toujours méfiants vis-à-vis des étrangers, surtout quand ils viennent de la capitale.

-          Oui, mais de là à nous envoyer des lettres anonymes !

-          Tu sais, à mon avis, il s’agit sûrement d’un mal embouché qui en aura marre avant nous. Tu verras, d’ici quelques mois, les gens se seront habitués à nous, et ce sera comme si nous avions vécu à Montbeyssoux depuis des décennies. Et puis, dans trois jours, c’est la rentrée. Au collège, tu vas te faire des tas de copains ! On finira bien par être acceptés, va !

-          Mouais… mais…

-          Mais quoi ?

-          Je sais pas… j’ai une sensation bizarre depuis qu’on est là. J’ai l’impression que c’est pas seulement parce qu’on est des Parisiens… Je crois qu’il y a autre chose.

Monsieur Guérini esquissa un léger sourire avant de lui répondre :

-          Et moi, je crois que tu as tout simplement le mal du pays. Tu regrettes Paris. Tu n’es pas encore habitué à ta nouvelle vie et tu te mets à angoisser pour pas grand-chose, c’est tout. Allez, un peu de patience ! Tout va s’arranger !

Alexandre laissa son père à son travail. Lui, ça ne le faisait pas rire du tout ces histoires, et il admirait la désinvolture paternelle autant qu’il avait du mal à la comprendre.

Il retourna vers la boîte aux lettres, dans l’espoir d’y trouver quelque indice qui aurait pu le mettre sur la piste du mystérieux inconnu. Rien. Pas même la moindre trace de pas tant le sol était sec.

Autour de lui, des prés, des arbres, le ruisseau. Et une maison. Sa nouvelle maison, tout en pierres, seule au milieu de nulle part. Au fond d’une petite vallée, au bout d’un long chemin pentu.

« Une enclave de paradis au sein même du paradis » disait sa mère. Et elle n’avait pas tort. Cette maison contrastait tellement avec l’appartement du 17ème arrondissement de Paris qu’ils avaient toujours habité…

Mais Alexandre n’avait pas tardé à la trouver lugubre, inquiétante. Apaisants au début, le silence de la nuit et l’isolement étaient peu à peu devenus angoissants. Les murs épais chargés d’histoire semblaient dire : « Alexandre, tu n’aurais jamais dû venir habiter ici ! »

Et le craquement des boiseries dans la nuit, les bruits de pas sur le toit (des mulots sans doute), la chauve-souris qui rôdait, le hululement de la chouette…

-          Alexandre !

Il se retourna et vit sa mère qui marchait pieds nus dans l’herbe, en chemise de nuit.

-          Bonjour maman, dit-il en l’embrassant. Bien dormi ?

-          Oh oui ! Je dors toujours bien ici. C’est tellement calme !

Remarquant que son fils la regardait bizarrement, elle ajouta :

-          Eh oui ! Je me balade dehors en chemise de nuit ! C’est pas le luxe, ça ? C’est pas dans les rues de Paris que j’aurais pu faire ça !

Et elle se mit à courir dans l’herbe, s’arrêta sous un arbre, cueillit une mirabelle mûre à point et la mangea, avant de se précipiter vers un parterre de fleurs dont elle huma longuement le parfum.

Alexandre la regardait d’un air amusé. Visiblement, les lettres anonymes et le mauvais accueil des habitants du village ne la perturbaient pas trop, elle non plus ! Durant le repas de midi, elle ne cessa de parler de ses projets de plantations, de potager, de cueillette, alors que son mari évoquait les randonnées qu’il avait l’intention de faire dans le coin.

-          Après plus de trente années passées à m’encrasser les poumons, je vais rattraper le temps perdu ! dit-il.

À la fin du repas, il déplia la carte IGN du secteur et l’observa attentivement avec son fils. Ils firent le point sur les chemins qu’ils avaient respectivement explorés, surlignant en rouge ceux qui n’étaient pas praticables et en vert ceux qui l’étaient.

-          Et cette fameuse forêt de Montcoudoux ? dit monsieur Guérini. On n’y a toujours pas mis les pieds ! Un comble, car elle n’est vraiment pas loin.

-          Eh bien justement, répondit Alexandre, j’avais l’intention de l’explorer cet après-midi.

-          Veinard… Je ne pourrai pas venir avec toi, j’ai trop de travail…

Il replia la carte et ajouta :

-          J’ai enfin réussi à supprimer la ville de mon existence. Si je pouvais aussi supprimer le boulot, ce serait le paradis !

* * *

Alexandre remplit sa gourde d’eau bien fraîche, la fixa sur le porte bidon et enfourcha son VTT. Une fois sorti du long chemin de terre, unique voie d’accès à sa nouvelle maison, il emprunta la route départementale sur un bon kilomètre, avant de s’engager sur un chemin qui montait dur. Il forçait sur les pédales et luttait pour ne pas mettre pied à terre. Puis, la pente se fit moins raide au fur et à mesure que le sentier se rétrécissait. Il fallait se frayer un passage en évitant les genêts, en se baissant pour ne pas se cogner aux branches basses. Le terrain était devenu complètement plat quand, à la sortie d’un virage, se dressèrent trois maisons en ruines. Perdues, abandonnées au milieu des bois.

Alexandre descendit de son VTT, contempla un instant ce spectacle de désolation puis s’approcha lentement de l’une des maisons, la moins abîmée des trois. Il pénétra à l’intérieur prudemment. Les murs semblaient prêts à s’écrouler. Du toit ne restait qu’un bout de charpente rongé par l’humidité.

Dans ce qui devait être la cheminée était posée une vieille casserole toute rouillée. Alexandre la saisit par le manche. Ému, il observait cette preuve qu’il y avait eu de la vie en ce lieu envahi par les ronces et les orties lorsque soudain, il eut une étrange sensation. C’était comme si quelqu’un l’épiait. Il entendit un bruit de pierre au dehors. L’image de l’homme cagoulé lui revint immédiatement en mémoire et il se sentit très vulnérable, enfermé entre ces quatre murs. Un autre bruit de pierre… Alexandre se précipita vers un restant de fenêtre pour observer. Rien. Personne. Le silence absolu. Pris de panique, il se précipita vers la brèche par laquelle il était entré. Il allait l’escalader lorsqu’une silhouette humaine lui barra le passage.

-          Que fais-tu sur mon territoire ?

 

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                    L'inconnu du 13 octobre                  École buissonnière                 Coup de tabac

 

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Coup de tabac

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CHAPITRE 1

   « Elle était pourtant jolie, ma maman. Comment a-t-elle pu mettre au monde un fils aussi laid ? »

Rémi resta quelques instants à regarder la photo de sa mère. Puis il la reposa sur l’étagère et avança doucement dans le couloir. Ses pas résonnaient dans cette grande maison déserte et silencieuse. Dehors, il faisait déjà nuit noire. Le mois d’octobre était bien avancé, et les soirées diminuaient à une vitesse impressionnante. Rémi regarda sa montre ; il était plus de huit heures.

   « C’est bizarre, pensa-t-il. Papa me prévient toujours quand il doit rentrer tard. »

Il se dirigea vers la cuisine, ouvrit le frigo et en sortit une tranche de jambon et un peu de beurre. Il trouva un bout de baguette qui traînait sur la table et se confectionna un délicieux sandwich. Assis sur une chaise, Rémi mangeait du bout des lèvres. Il ne cessait de rêver à Mathilde.

Mathilde… Depuis qu’elle était arrivée au collège, un mois auparavant, tous les garçons lui tournaient autour. Et ils avaient raison ! Comment ne pas être attiré par son visage fin, son petit nez pointu, ses longs cheveux bruns, ses yeux bleu-vert et son regard espiègle ? Mais tous ceux qui avaient tenté de l’approcher s’étaient fait éconduire, poliment mais fermement. Tant et si bien qu’elle était rapidement devenue un mythe inaccessible.

   « Et c’est donc à moi qu’elle s’intéresse, » se dit Rémi tout en mâchonnant son jambon beurre.

Il fut interrompu dans ses pensées par la sonnerie du téléphone. Rémi sursauta, puis se précipita dans le couloir pour aller décrocher. Il reconnut aussitôt la voix de son père :

   « Rémi ? Plan A, immédiatement. Bien reçu ?

    Euh… Bien reçu. Plan A, immédiatement. »

Il raccrocha aussitôt, et sentit la panique monter en lui. Il devait se passer quelque chose de très grave pour que son père lui demande d’exécuter le plan A.

Rémi se précipita sur le portemanteau, enfila son blouson et mit ses chaussures en un temps record. Il traversa le salon à vive allure et, une fois au fond de la pièce, passa derrière un rideau pour se retrouver dans un petit réduit sombre. Il alluma la lumière et saisit une lampe frontale posée sur une étagère. Il la fixa autour de sa tête et descendit quelques marches qui le menèrent devant une porte blindée qu’il ouvrit après avoir tapé un code sur un petit clavier.

Rémi alluma sa lampe pour éclairer le trou noir devant lui et s’engagea sur un sol en terre humide. Il avançait d’un pas rapide et plutôt assuré. Après tout, il n’avait aucune raison d’avoir peur : il était le seul, avec son père, à connaître l’existence de ce souterrain.

Au bout d’une trentaine de mètres, il ouvrit une petite grille métallique et se retrouva dans les égouts de la ville. Il continua à avancer à la lumière de sa frontale, se bouchant le nez de temps en temps à cause des mauvaises odeurs. Pendant qu’il marchait, des tas de questions se bousculaient dans sa tête :

   « Mais qu’est-ce qui a bien pu lui arriver, bon sang ? Ces plans d’évacuation, c’est uniquement en cas de très gros pépin. Dans quelle histoire a-t-il bien pu se fourrer encore ? »

Au bout de cinq minutes, il arriva à un embranchement et prit sur sa gauche. La voie de droite, c’était celle qu’il avait choisie pour aller rejoindre Mathilde.

Car la veille, Mathilde lui avait donné rendez-vous à vingt-deux heures, au Jardin des Explorateurs. Il avait cru à une blague, mais avait tout de même décidé de s’y rendre. Il était sorti de chez lui en passant par le souterrain et les égouts, afin d’échapper plus facilement à la surveillance de son père et surtout à celle du vigile. Après une longue marche dans les rues désertes de Brest, il était enfin arrivé à son lieu de rendez-vous. Et Mathilde était là, à l’attendre…

Rémi finit par atteindre une échelle qu’il grimpa. Arrivé en haut, il souleva une trappe en fonte pour se retrouver enfin à l’air libre. Il était dans une minuscule cour, protégée des regards par un haut grillage recouvert de vigne vierge. En face de lui se dressait une maison toute délabrée. Rémi fit quelques pas en avant et attrapa une clé cachée sous une grosse pierre.

Il pénétra dans la maison et avança dans un couloir bordé de trois portes. Celle d’en face donnait sur la rue alors que les deux autres desservaient des pièces. Rémi entra dans celle de droite et fit un tour complet sur lui-même pour l’éclairer. Elle était vide. Personne. Pourtant, d’après le plan A, c’était là que son père devait l’attendre. À moins que… Rémi éteignit sa lampe et tendit l’oreille. Il lui semblait avoir entendu du bruit venant de l’autre pièce.

   « Papa ? » lança-t-il timidement.

Pas de réponse.

   « Papa ? » insista-t-il tout en se dirigeant lentement vers le couloir qu’il traversa sur la pointe des pieds.

Rémi poussa doucement la porte en face de lui, mais n’osa pas allumer sa lampe. Il attendit que ses yeux s’habituent à l’obscurité, et finit par apercevoir une silhouette humaine, assise au fond de la pièce.

   « Papa ? » demanda encore une fois Rémi.

N’ayant toujours pas de réponse, il actionna l’interrupteur de sa lampe frontale et en dirigea le faisceau lumineux vers la silhouette. Il resta alors pétrifié de peur. Ce n’était pas son père qui était au fond de cette pièce, mais un homme moustachu, au regard menaçant. Cet inquiétant personnage tenait sans sa main un couteau à cran d’arrêt dont il fit aussitôt sortir la lame qui luisait à la lumière de la lampe de Rémi.

CHAPITRE 2

Terrorisé, Rémi fit demi-tour, fonça dans le couloir et se précipita dans la rue. Il se mit à courir à toutes jambes, mais s’arrêta au bout d’une vingtaine de mètres : une imposante silhouette lui barrait le passage. La lumière d’un réverbère lui permit de distinguer une cicatrice qui barrait le visage de cet homme au regard mauvais. Effrayé, le jeune garçon se retourna et aperçut le moustachu qui venait de sortir de la maison. Cerné ! Il était cerné ! Rémi jeta des regards éperdus de tous les côtés, et finit par trouver la solution : une ruelle sur sa droite. Il s’y engagea et se mit à courir le plus vite qu’il pouvait.

   « Bon sang de bon sang, mais c’est quoi cette histoire ? se disait-il tout en haletant. C’est qui ces deux types ? C’est quoi ce traquenard ? »

Rémi fonçait tête baissée. Il avait l’impression que ses poumons allaient prendre feu et que son cœur allait exploser. Mais la peur décuplait ses forces, et lorsqu’il osa enfin se retourner, il constata qu’il avait une bonne vingtaine de mètres d’avance sur ses deux poursuivants. Il tourna alors à droite, dans l’espoir de parvenir à sortir de leur champ de vision. Il continua à courir, mais il était à bout de forces et fut rapidement obligé de ralentir l’allure. Il releva la tête et constata qu’il s’était engagé dans une impasse.

Dépité, Rémi s’arrêta au milieu de la chaussée, haletant, suffoquant. Il se retourna et aperçut le moustachu et le balafré qui s’engageaient à leur tour dans l’impasse. Il fallait agir, très rapidement. La rue était bordée de petites maisons mitoyennes. Il en repéra une, dont la lumière était allumée, et se précipita sur la porte d’entrée. Par chance, elle était ouverte. Une fois à l’intérieur, il referma derrière lui et donna deux tours de verrou. Sauvé… Il était momentanément sauvé.

   « Qui est là ? » entendit-il crier, d’une voix grave qui venait du haut des escaliers.

Rémi leva la tête et aperçut un homme aux cheveux mouillés, vêtu d’une grande serviette enroulée autour de son énorme ventre.

   « Qu’est-ce que tu fous là, gamin ?

    Euh, il y a des hommes qui me poursuivent, et…

    Tu dégages de chez moi ! » hurla le gros bonhomme en descendant les escaliers.

Vite ! Rémi fonça droit devant lui, se retrouva dans la cuisine et se précipita sur la fenêtre qu’il ouvrit. Il se retourna et aperçut le gros homme qui entrait à son tour dans la pièce. Il n’y avait pas à hésiter : Rémi sauta et atterrit sans encombres sur le trottoir. Il piqua un sprint sur une bonne centaine de mètres avant de ralentir l’allure. Un  coup d’œil derrière lui : personne. Il s’engouffra alors dans une ruelle sombre, où il était sûr d’être à l’abri des regards. Épuisé, à bout de souffle, il s’assit par terre. Tête baissée, les mains en appui sur ses genoux pliés, il continua à haleter un bon moment.

Lorsque sa respiration fut redevenue à peu près normale, il put reprendre ses esprits et réfléchir à la situation. Elle était simple : il avait deux individus à ses trousses, et il était hors de question de rentrer chez lui. Le fameux plan A était justement destiné à évacuer la maison en cas de danger. Restait donc une seule solution : l’appartement refuge. Ça, ça faisait partie à la fois du plan A et du plan B. Et même du plan C… Son père lui avait toujours dit que s’il ne trouvait personne au point de rendez-vous, il devait se mettre à l’abri dans l’appartement en question.

Rémi se releva et marcha d’un pas rapide jusqu’au bout de la ruelle qui débouchait sur une avenue. Il la longea et atteignit une petite place qu’il reconnut. De là, il trouva sans problèmes son chemin, et ne tarda pas à arriver devant un vieil immeuble délabré. Un immeuble comportant six appartements, dont deux seulement étaient occupés. Parmi les autres, il y avait celui dont le père de Rémi avait hérité après le décès de ses parents. Comme il était inhabitable, il avait décidé d’en faire un refuge en cas de coup dur, au moment où ses ennuis avaient commencé.

Rémi entra dans le hall d’entrée qui baignait dans une forte odeur de moisissure. Il porta la main à son front, et réalisa alors qu’il avait perdu sa lampe pendant la course-poursuite. Il avança donc à tâtons et grimpa le vieil escalier en bois dans le noir. Arrivé au premier étage, Rémi put se diriger plus facilement grâce à un rai de lumière qui filtrait sous une porte, et il trouva sans peine l’entrée de l’appartement. Il se baissa, souleva une latte du plancher et attrapa une clé qu’il introduisit dans la serrure.

Rémi entra rapidement, et s’enferma à double tour.

   « Papa ? » appela-t-il d’une voix timide.

Pas de réponse.

   « Papa ? »

L’appartement était sombre et silencieux. Rémi tendit la main gauche et tâtonna jusqu’à ce qu’il trouve l’interrupteur qu’il actionna. La pièce se retrouva éclairée, et il vit se dresser devant lui une imposante silhouette : l’homme moustachu au regard noir qui le menaçait d’un couteau. Au fond de la pièce, il aperçut son autre poursuivant : le balafré.

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Chapitre 1

 

C’est important, les dates. Il y en a que l’on

attend avec impatience, d’autres que l’on voit

arriver avec inquiétude ou anxiété. Au tout début

de mon existence, le plus beau jour de l’année

était pour moi le 25 décembre, pour des raisons

évidentes. Mais dès mon entrée à l’école primaire,

le titre est revenu au 30 juin.

Le 30 juin... Jour magique où les ennuis s’effacent,

les soucis s’envolent, et où s’ouvre devant tous les

écoliers un univers rempli de soleil, de rêves et

d’évasion.

Il y a aussi des dates marquantes, comme le

14 juillet 1789, le 8 mai 1945 ou le 11 septembre

2001. Ce sont des dates historiques : tout le monde

s’en souvient, elles sont ancrées dans la mémoire

collective.

Mais chaque individu a ses propres dates

historiques. En ce qui me concerne, il y a le 10 mars

2001, jour de ma naissance, ou le 14 mai 2006 :

pour la première fois, j’ai fait du vélo sans les

petites roues. Mais il y a surtout le 5 août 2011.

Ce jour-là, je me suis trouvé là où je n’aurais pas

dû me trouver, et j’ai entendu ce que je n’aurais

pas dû entendre.

Quelques mois plus tard, on était le 27 mars

2012. Je me souviens très bien de cette journée,

pendant laquelle il s’est passé une multitude de

choses.

Tout commença très tôt, vers 5 ou 6 heures du

matin. Il faisait encore nuit lorsqu’un bourdonnement

sourd me réveilla. D’un bond, je fus hors du

lit pour me précipiter à la fenêtre. Au loin, dans la

forêt, j’aperçus nettement une lueur qui filtrait à

travers les arbres. Bouche grande ouverte, je la

fixai du regard, totalement éberlué. C’étaient eux,

j’en étais sûr ! Ils étaient là, enfin ! Ils venaient me

chercher !

Je ne pris même pas le temps de m’habiller.

Après avoir sauté dans mes chaussures, je descendis

les escaliers à toute allure et ouvris la porte d’entrée.

Une fois dehors, je me mis à courir comme un

dératé sous les lampadaires. Au bout de trois ou

quatre cents mètres, je bifurquai sur la gauche

pour prendre un petit chemin qui s’enfonçait

dans la forêt. Malgré l’obscurité, je ne ralentissais

pas le rythme de ma course. Je sentais une force

qui me poussait vers cette clarté et anéantissait

toute peur, toute fatigue. Ce fut sans la moindre

sensation d’essoufflement que j’atteignis la petite

clairière d’où provenait la lumière. Un énorme

engin de forme ovale y était posé sur ses quatre

pattes métalliques. Je n’en croyais pas mes yeux :

c’était une soucoupe volante éclairée de toutes

parts ! Impressionné, je m’en approchai doucement.

Une porte s’ouvrit sous le flanc de l’engin. Elle

bascula lentement, et un escalier escamotable

s’abaissa jusqu’au sol. En haut des marches, deux

paires de pieds chaussés de drôles de bottines gris

aluminium. Ils étaient là ! C’étaient eux, mes

extraterrestres ! Ils venaient me chercher pour me

ramener sur ma planète !

Les pieds descendirent tout doucement, laissant

apparaître deux silhouettes humanoïdes, vêtues

de combinaisons moulantes assorties aux bottines.

— Je suis là ! C’est moi, Xavier ! criai-je en

avançant. Ramenez-moi chez moi !

J’aperçus alors le visage de ces deux créatures

et m’arrêtai net. Sous leurs casques ridicules d’où

partaient deux longues antennes, je reconnus

mes parents.

— Mais bien sûr qu’on va te ramener chez toi,

mon petit Xavier ! me lancèrent-ils d’une voix

métallique, avant d’éclater tous deux d’un long

rire sarcastique.

Horrifié, je fis demi-tour et me mis à courir,

oreilles bouchées. J’entendis malgré tout un bruit

strident et insupportable. La sirène de la soucoupe

volante venait de s’enclencher, et elle résonnait

dans toute la forêt : Breuh ! Breuh ! Breuh !

Cela accentua ma panique et décupla mes

forces. Je courais tellement vite que mes jambes

ne touchaient plus terre. Malgré ces performances

record, je sentais une présence non loin de moi,

dans mon dos. Ne pas se retourner... Surtout ne

pas se retourner. Continuer à avancer le plus vite

possible. Je poussais des hurlements de frayeur,

tandis que le bruit de la sirène devenait carrément

assourdissant : Breuh ! Breuh ! Breuh ! Breuh !

Breuh !

 

Chapitre 2

Breuh ! Breuh ! Breuh ! Breuh ! Breuh !

Ma main tâtonna un moment avant de trouver

le bouton du réveil. Le bruit insupportable cessa

aussitôt, et il me fallut un bon paquet de secondes

pour réaliser que j’étais chez moi, dans mon lit, et

que je n’avais pas d’extraterrestres à mes trousses.

Une nouvelle journée commençait, et j’allais la

passer sur la planète Terre, pour mon plus grand

désespoir. Après une toilette rapidement expédiée,

je descendis rejoindre mes parents dans la cuisine.

Sans leurs casques et leurs combinaisons aluminium,

ils avaient l’air un peu moins ridicules. Le nez

plongé dans leurs bols, ils semblaient aussi heureux

que moi de démarrer cette matinée de printemps.

La radio crachait les mauvaises nouvelles du jour,

accompagnées de prévisions météo quasi estivales.

Le ventre bien rempli, je chargeai mon

cartable sur le dos, dis au revoir et parcourus le

kilomètre me séparant de l’école avec l’enthousiasme

d’un condamné qui se rend à l’échafaud.

Arrivé dans la cour, j’attendis la sonnerie en

regardant mes camarades de CM2 jouer au foot,

discuter ou se courir après. Assis sur un banc,

j’avais l’impression d’être au zoo ou au spectacle.

Les personnes que j’observais semblaient tellement

étrangères à mon univers...

Une fois en classe, c’était un véritable supplice

qui démarrait. J’avais en face de moi un des êtres

les plus détestables que l’on puisse imaginer :

Mme Arbonal, mon institutrice. À elle seule, elle

aurait pu justifier mon désir de partir vivre sur

une autre planète. Elle n’était pas très âgée, mais

le masque de la tristesse et de l’austérité avait déjà

recouvert son visage à peine ridé. Derrière de

grosses lunettes rondes, son regard clair avait la

chaleur d’un mois de janvier au Groenland.

Quant à sa bouche, elle m’évoquait tantôt la lettre n,

tantôt un arceau de tente igloo, ou encore une des

arches du pont du Gard.

Par chance, j’occupais une place stratégique : à

côté de la fenêtre. Pour tuer le temps et lutter

contre l’ennui, j’observais la nature qui verdoyait

au loin, et je m’imaginais en train de gambader

dans les bois et les prés. Il m’arrivait aussi de

regarder le ciel, et d’espérer la venue de toute une

bande d’extraterrestres prêts à me ramener sur

ma planète ; ou en tout cas sur une planète qui

serait faite pour moi.

Cette matinée de classe se déroula sans

événement particulier. Elle fut tout simplement

ennuyeuse, comme les autres.

À midi, je déjeunai en tête-à-tête avec ma

mère. Comme d’habitude, elle me posa quelques

questions, et je lui fis les réponses le plus brèves

possible, du style « Oui », ou « Non », ou encore

« Peut-être ». Ça se passait comme ça à tous les

repas. Je n’avais jamais été un grand bavard, mais

depuis le 5 août 2011, j’étais devenu un expert en

mutisme.

Le dessert à peine avalé, je me levai pour aller

regarder le jardin par la fenêtre de la véranda. Ma

mère me rejoignit et lança, debout à mes côtés :

— C’est une journée magnifique, pas vrai

Xavier ? Il fait chaud en plus. On ne dirait pas

qu’on est au mois de mars.

Pour une fois, je fis l’effort de prononcer une

phrase complète :

— Oui, et c’est malheureux de gâcher une

belle journée comme ça en allant moisir dans une

salle de classe.

Pour seule réponse, un revers de main s’aplatit

bruyamment sur ma joue gauche. La douleur

suscita un désir de réplique que je parvins à

contenir. Je restai immobile, partagé entre l’envie

de mordre et celle de pleurer. Ce fut ma mère qui

craqua la première. Elle quitta la véranda et

traversa la cuisine à grands pas pour aller se

réfugier dans le salon où je l’entendis fondre en

larmes.

De mon côté, j’attendis une dizaine de minutes

avant de descendre les escaliers menant au jardin.

Je pris alors le chemin de l’école avec encore

moins d’entrain que le matin. L’après-midi

s’annonçait difficile, et pas seulement à cause de

la chaleur. MmeArbonal devait nous rendre nos

rédactions, et vu ce que j’avais écrit dans la

mienne, je sentais que ça allait être ma fête.

 

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L'inconnu du 13 octobre                  120 ans plus tard                 Coup de tabac